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7 juin 2015 7 07 /06 /juin /2015 01:29

Pour le mois anglais chez  Titine,Cryssilda et Lou je vous propose un billet sur l'histoire de la Réunion, ile sur laquelle nous vivons depuis 6 ans et que nous nous apprêtons à quitter.

 

1789. Les français possèdent toutes les îles des Mascareignes et , parmi elles, les trois principales :

- Rodrigues

- l'ile de France ( Maurice)

- L'ile Bourbon ( la Réunion)

 

Toutes trois constituent des comptoirs importants sur la route des indes.

Avec l'avènement de l'Empire, Bonaparte rétablit l'esclavage. Les rivalités franco-britanniques deviennent tout un enjeu dans l'océan indien.Le Général Decaen débarque alors à Port-Louis le 15 août 1803 comme gouverneur des îles. Il doit faire face à un blocus anglais que les corsaires combattent ardemment. Avec 1500 hommes sur l'ile de France ( Maurice) et 500 sur la Réunion, il ne peut joindre la campagne des Indes.

En 1809, les anglais s'emparent de Rodrigues, ils y concentrent dix mille hommes et fondent sur la Réunion qu'ils prennent en juillet 1810.

 

L'année 1810, un tournant : 

20 juin 1810, les Anglais qui n’ont pas renoncé à l’île Bonaparte ( La Réunion ), organisent leur prochaine attaque. Le vaisseau Diomède, les frégates la Doris et le Ceylan escortant une flotte de douze transports accostent dans la rade du Port-Est à Rodrigues : 1 800 hommes de troupes européennes et 1 850 cipayes sont venus renforcer les troupes formant un effectif de 5 000 à 6 000 hommes. Les troupes de débarquement sont commandées par le colonel Henry Sheehy Keating. l'escadre sous les ordres du commodore Josias Rowley.

Cette fois Keating a décidé d’attaquer directement la capitale. Les Britanniques sont très bien informés sur les mesures de protection prisent par le gouverneur Chrysostome Bruneteau de Sainte-Suzanne, notamment en ce qui concerne les plus récentes constructions défensives à Saint-Denis.

6 juillet 1810, l'escadre de 21 bâtiments se rassemble dans la matinée à 50 milles à l'est de l'île Bonaparte.

7 juillet 1810, les navires anglais sont au large de Saint-Denis. A terre très vite l’alerte est donnée et la défense organisée.

A 8 heures, il y a cinq navires ennemis entre Saint-Denis et la rivière Saint-Jean.

A 9 heures, la frégate la Néreïde du capitaine Willoughy passe devant la rade de la capital et va mouiller à La Grande Chaloupe.

A 10 heures, dix navires sont signalés.

A midi, 18 bâtiments sont en vues et les préparatifs de débarquement se mettent en place. C'est la prise de Saint-Denis qui est recherchée car décisive pour le sort de l'île. Le plan des Anglais est de prendre Saint-Denis en tenaille : des bataillons débarquent à La Grande Chaloupe et des troupes prennent pied à l'Est de la Capital, du côté de Sainte-Marie. C'est de ce côté que démarre le débarquement. Une centaine de soldats réussissent à mettre pied à la hauteur de la Rivière des Pluies, les forces anglaises, supérieures en nombre, se rendent maître de Sainte-Marie et y passent la nuit.

8 juillet 1810, la journée du 8 sera décisive, le lieutenant colonel Keating décide de faire débarquer le gros des troupes anglaises à la Grande Chaloupe. Mais alors que les Anglais reçoivent de partout des renforts ; les Français ne peuvent mobiliser qu'une poignée d'hommes. Ainsi pour défendre Saint-Denis, le colonel Sainte-Suzanne ne peut compter que sur un peu moins de 300 hommes et aucun renfort, ni de l'Est ni de Saint-Paul : 3 000 Anglais coupant toute communication entre l'arrondissement Sous-le-Vent et la capitale. L’ennemi, toujours plus nombreux, déferle sur les pentes de la Montagne malgré le feu nourri des défenseurs. Les Français combattent héroïquement mais cela est insuffisant. Ils sont obligés de refluer vers la Redoute. De son côté le capitaine La Chapelle doit faire face au refus de ses hommes d’aller se faire tuer. La même scène se produit à Saint-Benoît.

Après avoir entendu à 17 heures les rapports des chefs de service et des commandants de poste sur la situation, Chrysostome Bruneteau de Sainte-Suzanne propose au Anglais une capitulation. M. Houbert, capitaine des dragons de la garde nationale, est envoyé avec un drapeau blanc à l'ennemi.

En août 1810 la marine française remporte sa plus grande victoire navale des guerres de l'Empire et coule 4 frégates anglaises au Grand Port. J'ai chroniqué le roman de Daniel Vaxelaire Grand-Port qui reprend cet épisode.

 

Finalement fin novembre, quinze mille soldats britaniques et indiens débarquent à l'île de France et les 1800 français présents livrent un dernier vaillant combat ce qui permetra au Général Decaen de négocier une capitulation honorable. Il regagnera la France en décembre 1810.

 

En moins de deux ans, l'archipel des Mascareignes avait changé de main.

 

Le 30 mai 1814 le traité de Paris est signé et la France retrouve ses frontières de 1792. Elle retrouve aussi une partie de ses dépendances que les anglais avait conquises : Guadeloupe, Martinique, Réunion. Les Anglais garderont Maurice et Rodrigues jusqu'à leur indépendance le 12 mars 1968.

( merci aux sites : http://reunionweb.org/decouverte/histoire/guerre-anglais et http://www.mi-aime-a-ou.com/histoire_annee_1810.php)

 

Aujourd'hui en se promenant on tombe sur des sites qui rappellent le passage des anglais à la Réunion :

Le chemin des anglais : 

Grossièrement pavé de basalte depuis 1775, il longe le bord de la falaise formant la côte nord-ouest de l'île, et au pied de laquelle a été construite laroute du Littoral. Il traverse plusieurs ravines, notamment celle de la grande Chaloupe au niveau de l'îlet de La Grande Chaloupe, qui en constitue une étape intermédiaire.

Très connu des adeptes de la randonnée pédestre à La Réunion, il doit son nom à Honoré de Crémontordonnateur de La Réunion dans la seconde moitié du xviiie siècle, qui en ordonna la réfection en 1775. Il fut emprunté par les Britanniques lorsqu'ils prirent l'île en juillet 1810, durant les guerres napoléoniennes : attendus devant Saint-Denis, ceux-ci débarquèrent à La Grande Chaloupe et empruntèrent le chemin pour prendre la ville à revers : c'est là l'origine de son deuxième nom.

Le Trail des Anglais:

 est un trail court de 27 km de longueur et de 1 500 m de dénivelé positif. Le départ a lieu au Port sur l'île de La Réunion et l'arrivée est jugée à Saint-Denis, le chef lieu de l'île. Il se déroule au mois de février. Son nom provient du fait qu'une grande partie de l'épreuve se déroule sur le chemin des Anglais.

 

vestiges maritimes :

1892, le vapeur anglais Himpopo déchire sa coque sur le récif du Cousin près de Sainte-Marie. Il semble qu’un grain ait masqué la côte au pilote, qui a poursuivi sur Saint-Denis au lieu de manœuvrer au large.

 

 

 

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6 juin 2015 6 06 /06 /juin /2015 06:34
Trois guinées, Virginia Woolf

Trois guinées, Virginia Woolf, éditions 10/18, 2002, 286 pages

Genre : essai

Thèmes : société, rapports hommes/femmes, condition féminine, guerre

 

L'auteur en quelques mots ...

Virginia Woolf (Adeline Virginia Alexandra Stephen  janvier 1882 -  mars 1941) est une femme de lettres anglaise, l'un des principaux auteurs modernistes du xxe siècle, et une féministe.

Pendant l'entre-deux-guerres, elle fut une figure marquante de la société littéraire londonienne et un membre central du Bloomsbury Group, qui réunissait des écrivains, artistes et philosophes anglais. Les romans Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928), ainsi que l'essai Une chambre à soi (1929) demeurent parmi ses écrits les plus célèbres.

Woolf souffrait d'importants troubles mentaux et présentait tous les signes de ce qu'on nomme aujourd'hui « trouble bipolaire » ; en 1941, à l'âge de 59 ans, elle se suicida par noyade dans la River Ouse, près de Monk's House, dans le village de Rodmell, où elle vivait avec son mari Leonard Woolf.

 

L'histoire :

 

Prenant pour cadre une correspondance, Virginia Woolf entreprend de répondre à la question qu'un homme lui a posée : comment éviter la guerre ? Sous couvert de répondre à cette interrogation qui, en effet, préoccupe les hommes en cette période, l'auteur ausculte avec minutie la société dans laquelle elle vit et décortique les différences entre hommes et femmes, de l'éducation aux droits et privilèges qui en découlent.

Parmi les femmes des années 30, elle perçoit les "filles d'hommes cultivés" comme inférieures car "si toutes les filles d'hommes cultivés se mettaient en grève demain, cela ne changerait rien d'essentiel à la vie de la communauté ou à la conduite de la guerre". De là à penser que ces femmes serviles ne possèdent aucun pouvoir, il n'y a qu'un pas, que Virginia Woolf franchit en évoquant l'influence qu'une femme peut avoir sur son époux, son père. Une cause leur a tenu à coeur : le droit de vote, obtenu de haute lutte. Mais là encore, l'exemple ne sert qu'à montrer les difficultés à obtenir quoique ce soit si l'on n'est pas fortunée.

Certes, l'émancipation par le travail fut une victoire pour ces femmes, jusqu'alors contraintes de réclamer l'argent nécessaire, à leur père ou leur époux. Cependant, ici, éclate aux yeux la différence entre hommes et femmes." Jusqu'en 1919, une seule carrière nous était ouverte : le mariage"

Passant en revue les différences notables entre les deux sexes depuis les droits acquis par les femmes, très récents ( accès à l'université) . Les hommes s'imposent et imposent (possession masculine du capital, des terres). Les femmes, fautes de moyens ou d'avoir reçu la même éducation, ne peuvent rivaliser, traiter d'égal à égal. Comment dans ce cas participer à lutter contre la guerre ?

 

En vrac et au fil des pages ... 

 

Constat désabusé mais aussi critique de la société masculine, aveuglée parfois par la politique. Critique du formatage des filles, réduites à admirer ces messieurs, à se sacrifier pour un frère qui, lui, accèdera à une profession qui leur est interdite, en vertu d'un vieux précepte de l'église peut-être : "On m'enseigne que le désir d'apprendre allait, chez les femmes, contre la volonté de Dieu". Cet essai à le mérite de ne pas se voiler la face.

J'ai apprécié cet essai surprenant qui nous plonge au coeur d'une époque que l'on ne connait que de loin, rarement perçu du point de vue d'une femme, qui plus est un auteur qui cotoie ces hommes dont elle parle, fréquente des milieux masculins et peut donc juger. On apprécie en tant que lecteur les romans qui se déroulent à cette époque ( je pense à Anne Perry par exemple qui décrit si bien ce milieux de l'aristocratie dans lequel les femmes sont un peu potiches), mais le découvrir à travers un témoignage est bien différent.

Virginia Woolf convoque alors des femmes célèbres qui ont oeuvré pour la condition féminine : Mary Kingsley, Elizabeth Haldane, Helena Normanton ...

Les réflexions qui sont menées sont lourdes de conséquences mais prouvent bien que , malgré le manque d'éducation ou l'infériorité de leur condition, les femmes étaient lucides : "La seule chose que les femmes puissent faire dans tous les pays pour éviter la guerre, c'est d'arrêter la production de chair à canon" H Normanton. La baisse de la natalité dans les milieux cultivés à cette époque tend à prouver que les femmes ont souvent suivi ce précepte.

Je vous livre pour finir une remarque qui fera bondir les dames : " On ne peut attendre des femmes qu'elles renoncent à un trait essentiel de leur féminité ou qu'elles abandonnent l'une des consolations offertes par la Nature pour compenser un handicap insurmontable et permanent. S'habiller repésente, après tout, l'un des principaux moyens qu'ont les femmes de s'exprimer..." juge Mac Cardie.

 

Le mois anglais chez Titine

 

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 06:59

Pour l'atelier d'écriture de Leiloona et à partir d'une photo de MARION PLUSS, je me suis penchée sur labbaye de Loos, prison en ruine qui sera prochainement reconstruite d'après ce que j'ai lu. L'histoire de ce lieu que je ne connaissais pas m'a vraiment interpelée, aussi ai-je imaginé deux personnages, à quelques siècles d'écart, comme un lien dans le temps pour ce lieu semble-t-il voué au pillage...

Le droit chemin

 

17 aout 1566. Baudouin se leva avec une étrange sensation au creux de l’estomac. Reclus depuis trois mois dans l’abbaye de Loos, il avait appris à en apprécier la rigueur. En véritable ascète, il acceptait désormais la règle de Saint Benoit. Aussi savait-il que le vide qui l’étreignait n’était pas du à la faim ,malgré le maigre perpétuel qu’il se devait d’observer. Non, c’était autre chose. Depuis plusieurs jours déjà les célèbres Gueux dits les «Hurlus» pillaient les Abbayes et avaient mis à sac Sequedin, non loin .S’ils traversaient l’Heurtebise, ils pouvaient entrer à tout moment.

A peine âgé de 14 ans il se rêvait ecuyer ,puis chevalier. Fils de paysans il croyait au labeur, à la force et à la bravoure comme valeurs premières et ne cessait de rendre visite au seigneur voisin qui acceptait de le laisser approcher ses chevaux. Malheureusement la famine qui menaçait avait contraint son père à le placer au cœur de l’abbaye contre les bons soins des moines cisterciens. Bon soins ! Que n’aurait-il donné les premiers jours pour échapper à ce milieu austère ?

Rester dans le droit chemin ou y revenir si l’on avait dévié. Les religieux se contentaient de mets grossiers, préparés avec des feuilles de hêtres, de pain fabriqué d'orge et de millet *. Habitué à restriction il savait que ce repas quotidien assurerait sa survie. Cependant, rapidement, les entorses au règlement de quelques moines le scandalisèrent d’autant plus qu’il ne bénéficiait pas de leurs largesses. Les laitages étaient sévèrement interdits à table mais circulaient en sous- main et alimentaient certains la nuit tombée. Pourtant, à force de patience et de méditation, son corps puis son esprit avaient pris le pli et acceptaient cette vie.

Sans doute était-il encore choqué par les coups de fouet que, chaque vendredi, les religieux administraient aux serfs qu’ils hébergeaient contre travaux des champs ; une sanction acceptée par tous comme si la condition de ces paysans devait passer par le fouet, comme si cela était inscrit dans leur état civil, sans doute aussi l’assurance qu’ils avaient compris les règles de l’hospitalité et la domination de leurs hôtes, généreux mais pas fous. Le droit chemin.

Mais en ce matin d’aout 1566, un affreux présage l’étreignait.

 

 

17 aout 2014. Benjamin passa sa main sur le mur rugueux de l’ancienne prison. Un froid intense l’envahit. Loos, cité perdue, lieu de démence, de violence, de dénégation. Tous ces non-dits et aujourd’hui, le souvenir.

Enfant il avait visité ce lieu, l’abbaye des moines cisterciens, la maison de redressement qui entendait faire rentrer dans les rangs les jeunes adolescents déviants. Encore aujourd’hui le discours du guide reprenait les paroles de Maurice Degand : « On essaie d’arriver au redressement moral des enfants par cinq moyens principaux : la morale religieuse, l’instruction, l’éducation professionnelle, le régime disciplinaire et la libération conditionnelle » *

Sous la menace de l’enfermement, chacun se tenait coi, respirant à peine, observant à la dérobée ces jeunes en réinsertion, de passage, anéantis mais apparemment sauvés.

Prenant la Suisse comme exemple, il poursuivait : « Dans cet admirable pays où décroît la criminalité, jamais on ne trouve plus de quarante enfants dans une maison de correction. Quand donc comprendrons-nous que si les enfants sont en trop grand nombre, ils se sentent une force, manifestent une espèce de fâcheux esprit de corps et ne peuvent être étudiés comme il convient ! », tel parlait Maurice Degand, avocat au barreau de Lille en 1912.*

Le droit chemin. Ramener l’esprit libre entre les rails, ne pas dévier, étudier l’humain pour comprendre ses déviances et le forcer à reprendre le cours des choses telles qu’on les entend.

A son époque on mettait en maison de correction des jeunes qui étaient un peu en marge, faisaient quelques bêtises, sans comparaison avec les réseaux de drogues dont il entend parler aujourd’hui. Grand dieu ! Comment est-on passé d’une abbaye à une colonie pénitentiaire puis à une prison ? Faut-il voir un lien entre la rigueur et l’ascèse des moines et la discipline de ce lieu d’enfermement ?

Devant lui, les vitres brisées portent les marques du passage des squatteurs : dégrader un lieu qui n’a aucun sens à leurs yeux, qui ruine leur liberté , qui veut les formater ou les exclure. Ce lieu il en a eu peur toute sa vie et pourtant, cette abbaye là-bas, l’attire, lui parle. Pour elle il est devenu photographe, a immortalisé la silhouette, de loin d’abord, à contre-jour, puis plus près, jusqu’à aujourd’hui où il a osé passer le grillage, tromper la vigilance d’un pauvre garde placé là pour faire illusion.

« Quoi qu’il en soit, la visite d’une colonie comme Saint-Bernard donne une réconfortante impression, tant on y sent qu’une attentive éducation parvient à réprimer les plus mauvais instincts. » * Il y croyait le guide, il ignorait peut-être ce qui se passait réellement à l’intérieur. Benjamin, lui, en avait eu des échos. A partir du moment où la colonie est devenue une maison de correction cellulaire pouvant accueillir jusqu’à 400 détenus, en 1907, les règles ont changé. Des méthodes pédagogiques révolutionnaires qu’ils disaient ! Lui sait la peur, la solitude, les mauvais regards, l’envie de sortir, de fuir. Lui a connu cela à travers les yeux de son frère, son bien aimé Antoine.

 

 

17 aout 1566. Baudoin entend les premiers cris. Il sait qu’il faudra protéger les femmes, faire barrage pour que le couvent ne soient pas souillés. Certes la vie est austère et pauvre par ici. Il se souvient encore de son arrivée et des maigres présents reçus non en cadeau mais en signe de bienvenue, d’accueil : un couteau, une aiguille, un poinçon et des tablettes d'ivoire enduites de cire pour écrire. Que ferait-il de tout cela ? Il n’en savait rien alors mais aujourd’hui ce sont ses biens les plus précieux, ses seules véritables possessions. Alors il les chérit, comme il arbore fièrement sa chemise de serge qui le distingue des abbés en scapulaires noirs.

Il est temps, ils sont là. Parcourant l’abbaye il rejoint ses camarades de combat. Levant son regard vers la porte il aperçoit l’emblème : d'azur, à huit fleurs de lis d'or, mises en orle, à l'écu d'or, au lion de sable, armé et lampassé de gueules. Sublime ! L’emporteront- ils ? Pilleront- ils cela pour ne rien laisser que poussière ? Après Loos, Haubourdin sera la ville suivante, sans doute. Quand cela s’arrêtera-t-il ? Quand ces hérétiques comprendront-ils que rares sont les esprits déviants en ce lieu et que les religieux ne sont pas tous aussi corrompus que la poignée qui les rend fous. Révoltés contre les hollandais, contre le roi, ils ne laissent rien sur leur passage, ne pensent plus.

Mais déjà les voilà. Baudouin s’empresse de protéger ce qu’il peut, les livres, les images saintes. Autour de lui, cris et violence, les gueux saccagent les douze autels de l'édifice , livres et pierres tombales sont éviscérés,  les orgues résonnent d'une agonie bruyante.  Rien n'échappent pas au massacre , pas même les reliques des onze mille Vierges, pourtant conservées dans une armoire hors de vue*. Seigneur tant de haine ! Les symboles à terre, comme autant de vestiges d’une religion, explosent.

Les religieuses ! D’un bond, Baudouin observe au loin. Les portes closes le rassurèrent sur le fait qu’elles étaient recluses dans le monastère. Certains moines, ayant devancé l’attaque, s’étaient réfugiés à Lille. Mais les femmes, elles , n’y avaient pas cru et n’avaient de toute façon pas le temps de préparer leur départ. Un homme ,soudain, le devança, s’élança vers une aile de l’abbaye et frappant de toutes ses forces à la lourde porte. Sur un mot elle s’entrouvrit, laissant paraitre un visage apeuré, émacié. Le seigneur de Wambrechies, de la Maison de Haynin de Hamelincourt et neveu de la précédente abbesse, feue Mme. Agnès DE CROIX, n'eut que le temps d'accourir au plus vite à l'abbaye et de retirer les Dames dans le réfectoire gras *. Ainsi il les sauva alors que Baudouin, admirant son courage, s’élançait à son tour, faisant barrage de son corps.

 

 

17 aout 2014. Comment un enfant, affublé du nom d’adolescent, peut-il être ainsi enlevé à ses parents, mené en ce lieu clos, isolé des siens, apeuré, inconscient du crime commis ? Car au milieu des véritables criminels, aussi jeunes que lui sans doute, Antoine faisait figure d’ange. Pour avoir suivi, fait confiance à ses amis, accusé du crime, seul, désemparé, il avait essuyé deux ans ce cette maison de correction, cette colonie pénitentiaire d’un autre genre. Que dirait-il aujourd’hui en parcourant comme lui ces ruines souillées ? Reconnaitrait-il le lieu qui l’a broyé, a fait de lui un homme sans vie, sans envie ?

Autour de Benjamin, d’autres photographes admirent l’art qui transpire des vieilles pierres, les couleurs entachant l’espace gris, donnant vie à l’innommable que l’on parle de reconstruire. Qu’en fera-t-on ? Une prison bien entendu, mais de quel genre ? Une prison sans violence, ni physique, ni psychologique ? Ce que voit Benjamin à travers l’objectif lui permet d’envisager une autre réalité, de conjurer le passé. Chaque cliché, comme autant de morceaux d’un espace qu’il a haï, le mène vers la reconstruction. Il fallait qu’il vienne malgré son âge avancé, il devait comprendre aussi la destruction, l’empreinte des autres sur un lieu dont l’histoire est aussi liée à la violence. Quels condamnés en ce lieu ? A quelle époque ? Qui, le premier ?

17 aout 1566. Sur un îlot émergé des marais de la Deûle, Loos. Une trentaine de moines cisterciens y assèchaient et cultivaient les terres. Un mur de clôture entourait les terres de l'Abbaye et longeait le cours d'eau appelé “vize nawie” ou “gaucquerie”. Mais en ce triste matin de 1566, ceux que l’on croyait animés d’une ferveur aveuglée versèrent le premier sang. D’une haine rageuse qui poussait au pillage, ne reste que l’hébétude devant le corps de l’enfant. Baudouin git, comme pensif devant ce déchainement : que deviendra ce lieu ? D’autres comme lui y apprendront-ils la discipline et la rigueur qui font une vie d’homme ? Que restera-t-il de l’abbaye de Loos dans quelques siècles et se souviendra-t-on de cet adolescent fils de paysan qui se rêvait écuyer, puis chevalier .

 

Les * renvoient à des informations trouvées sur le site suivant : http://cmapl.pagesperso-orange.fr/fset_memoire.html

 

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 06:07
Le Challenge Cabossé

Pauline, Entre les Pages, nous convie à lire, déguster, des lectures très tentantes . Inspiré du roman La bibliothèque des cœurs cabossés, Le Challenge Cabossé vous propose de lire ou de relire des ouvrages dont parle Sara, l’héroïne.

 

En effet, ce n’est pas moins d’une trentaine de romans qui sont cités au fil des pages. Et un livre qui parle de livres, c’est bien connu, cela fait frémir de plaisir les amoureux de la lecture qui se sentent tout à coup débordés de souvenirs ou d’envies de nouvelles aventures ! Mais en plus d’être longue, la liste est variée ! C’est pourquoi Entre Les Pages vous propose cinq niveaux pour vous permettre de lire ce qui vous tente le plus.

 

– Niveau 1 : Légèrement abîmé (Rien de sérieux), lire de 1 à 4 livres.
– Niveau 2 : Abîmé (ça commence à se voir!), lire de 4 à 10 livres.
– Niveau 3 : Cabossé (Mais ça reste raisonnable), lire de 10 à 15 livres.
– Niveau 4 : Cassé (Mais réparable), lire de 15 à 20 livres.
– Niveau 5 : Ruiné (Mais je m’en fous!), lire de 20 livres à l’intégralité des livres.

 

Ce challenge est illimité dans le temps. Si vous avez déjà chroniqué certains de ces romans, vous pouvez mettre les liens vers vos chroniques dans votre page de présentation.

 

Liste des ouvrages cités par Sara ( je mets le lien vers mes chroniques lorsque j'ai lu lelivre) 

84, Charing Cross Road (Hélène Hanff)
A l’ouest rien de nouveau (Erich Maria Remarque) lu mais jamais chroniqué
Beignets de tomates vertes (Fannie Flagg) lu mais jamais chroniqué
Beloved (Toni Morrison)
Bridget Jones, l’âge de raison (Helen Fielding)
Brokeback Mountain (Annie Proulx)
Brooklyn follies (Paul Auster)
Confessions d’un accro du shopping (Sophie Kinsella)
Dewey (Vicky Myron)
Fille noire, fille blanche (Joyce Carol Oates)
Gatsby Le Magnifique (Francis Scott Fitzgerald) lu mais jamais chroniqué
L’affaire pélican (John Grisham)
L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (Nicholas Evans)
L’idéaliste (John Grisham)
La couleur des sentiments (Kathryn Stockett)
La mer, la mer (Iris Murdoch)
La nuit de Lisbonne (Erich Maria Remarque)
Le dernier jour de ma vie (Lauren Oliver)
Le fille du fossoyeur (Joyce Carol Oates)
Les camarades (Erich Maria Remarque)
Les pieds dans la boue (Annie Proulx)
Mansfield Park (Jane Austen)
Millénium, l’intégrale (3 Tomes) (Stieg Larsson)
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (Harper Lee)
Nœuds et dénouements (Annie Proulx)
Non coupable (John Grisham)
Un lieu béni (Fannie Flagg)
Un temps pour vivre, un temps pour mourir (Erich Maria Remarque)
Villette (Charlotte Brontë)
Wilson, tête de mou (Mark Twain)

 

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30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 12:05
Danser les ombres, Laurent Gaudé

Danser les ombres, Laurent Gaudé, éditions Actes sud, 2015, 249 pages

Genre : roman contemporain

Thèmes : Haiti, seisme, famille, pauvreté, ombres, morts, esprits

 

L'auteur en quelques mots ...

Retrouvez la biographie de l'auteur sur le billet du challenge

 

L'histoire

2010. Dans les rues d'Haiti la chaleur fait rage. Accroupie derrière son échoppe, Lucineest la première à l'apercevoir, l'ombre, vêtue d'un sac de jute. "Loa", esprit vaudou, chacun rentre chez soi mais ce n'est pas eux que l'ombre vient chercher. C'est Antonine, la soeur cadette, qui est visée. Alors Lucine part pour annoncer le décès. Elle sait qu'elle ne reviendra pas et que si elle s'est proposée pour aller à Port au Prince c'est dans un but précis : aller voir celui qui a rejeté Antonine des années plustôt alors qu'elle était enceinte.

Firmin est chauffeur de taxi et ce soir il va faire l'expérience du retour du passé. Alors qu'il charge un passager et arpente les rues, il est glacé par ce regard dans le rétroviseur et il se souvient : l'odeur d'urine et de sang dans cette pièce sans fenêtre, la violence." Des ombres, partout, qui veulent te manger (...) Matrak! "

" Tout pouvait reprendre, en ce jour, pour chacun d'entre ceux qui allaient et venaient dans les rues de la ville et dont la vie, pour une raison ou une autre, s'était enlisée dans les difficultés (...) Mais d'un coup, sans que rien ne l'annonce, d'un coup, la terre, subitement, refusa d'être terre, immobile, et se mit à bouger..."

 

En vrac et au fil des pages ...

On retrouve ici la terre des superstitions, celle qu'affectionne l'auteur qui donne voix aux ombres, aux morts. Mais loin de ses autres récits, Laurent Gaudé introduit ici une note surréaliste et raconte avant de détruire. La vie de Lucine, Saul, Magloire, Thérèse, Matrak, nous apparait pauvre mais riche de relations, lourde d'un passé fait de non-dits, de mensonges, de choses qu'il a fallu cacher pour ne pas perdre la face ou ne pas devenir fou.

On n'entend pas comme d'habitude les voix, l'écho, l'aspect incantatoire ayant déserté le roman. c'est nouveau et c'est agréable même si cela donne un récit moins enlevé à mon sens. Laurent Gaudé est ici un conteur et l'on entend la voix d'Haiti dans les propos, les croyances.

L'instant le plus fort est bien entendu le seisme, traduit de façon presque poétique, sensations mises en avant comme si on le vivait de l'intérieur. C'est alors que vivants et morts se mêlent au milieu des décombres .

Mais l'on appréciera les données historiques qui nous renvoient durant quelques lignes à la lutte contre Aristide ainsi que la description soulignée du décalage entre riches et pauvres sur une terre de souffrances.

C'est un bel hommage au peuple haitien qui subit et se relève.

 

 

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30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 11:41
Dernier repas créole !
Dernier repas créole !
Dernier repas créole !

Au menu :

carry poulet

civet de canard

riz, grain

avocats du jardin

rougail gros piment

 

Hier soir nous étions invités chez des amis qui voulaient nous offrir un dernier repas créole avant que nous ne partions. Evidemment délicieux, le menu nous a permis de renouer avec la tradition du rougail, du riz grain. Cela nous manquera sans doute certains jours ;)

 

 

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