Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 04:18
- Par unchocolatdansmonroman - Laissez moi un petit mot

 

la part de l'autre

 

 

La Part de l'autre, Eric Emmanuel Schmitt, éditions Le livre de poche, Albin Michel,

Genre : roman

Thème : art, nazisme, Histoire, Hitler, estime de soi

 

L'histoire :" Adolf Hitler: recalé . Le verdict tomba comme une règle d'acier sur une main d'enfant. Adolf Hitler : recalé. Rideau de fer. Terminé." Ainsi débute le roman d'Eric Emmanuel Schmitt, éviquant le coupetret qui vient de s'abattre sur le jeune homme qui rêvait d'entrer à l'école des Beaux arts. "Pour Hitler, ce jour était le dernier de son enfance, le dernier où il avait pu encore croire que rêve et réalité s'accomoderaient".

" Adolf H : admis. Une vague de chaleur inonda l'adolescent (...) on ouvrit le cercle pour l'accueillir".

Voici "la minute qui a changé le cours du monde", l'instant qui a fait la différence entre deux destins, celui d'un jeune homme imbu de sa personne mais peu sûr de lui en société, rejetant la faute sur les autres, cherchant à briller par un talent qu'il n'a pas et son double, tout aussi narcissique mais suffisamment valorisé pour devenir un homme épanoui dans son art, capable d'introspection.

Adolf H savoure sa victoire et imagine aussitôt les lettres qu'il va envoyer à tous ceux qui l'ont méprisé, rabaissé, sa fiancée Stéphanie, sa tante Johanna et jusqu'à cet " instituteur, Linz, qui l'avait humilié, lorsqu'il avait huit ans, en montrant à tout la classe son beau trèfle rouge à cinq feuilles". Car il a du talent mais doit apprendre à l'exprimer. C'est ce que lui permettra l'école des Beaux arts de Vienne. Pourtant, tous les facteurs sont réunis pour qu'il abandonne ou subisse l'influence d'une idéologie qui s'étend en cette période , ainsi lors d'une séance de dessin d'après modèle lorsque "les quatre garçons posèrent violemment leurs crayons, saisirent leurs affaires, marchèrent avec bruit vers la porte (...) C'est indamissible ! Absolument inadmissible ! Adolf H se pencha vers son voisin Rodolph. Qu'est-ce qu'ils ont ? Ils refusent de dessiner ce modèle (...) parce que c'est un Juif". C'est qu'un autre problème le préoccupe.Lors des séances de dessin de nu, Adolf H s'évanouit devant la nudité féminine. Pourquoi ? quel étrange phénomène, à priori insurmo,table, l'empêche de se maitriser dans ces instants ? pire, il subit les moqueries de ses camarades, du modèle même ! "Il fallait qu'il guérisse" et ce constat le conduit chez le Docteur Freud. Ainsi accompagné Adolf H mènera tout un travail sur lui-même afin de comprendre son trouble et le surmonter. C'est à ce prix qu'il évoluera dans son apprentissage artistique autant qu'amoureux, entre peine de coeur et reconnaissance, mais l'un va-t-il sans l'autre dans ce monde d'artistes ? Reconnu comme un peintre à part entière, Adolf doit néanmoins trouver son style et s'affirmer. Mais au moment où s'amorce un virage dans sa vie, la guerre éclate ...

Hitler quant à lui ne peut digérer cette défaite. Recalé ? Comment ces professeurs ont -ils pu passer à côté de son talent ? .Jusqu'à la mort de sa mère "il s'aimait, il se voyait pur, idéaliste, artiste, exceptionnel, constamment placé sous la lumière éblouissante de sa bonne étoile. En un mot  : supérieur(...) Hitler se laissait maintenant moisir par le doute". Et sa logeuse qui réclame son dû. Comment la payer désormais ? Doucement, se met alors en place un stratagème, puis un mensonge et finalement une usurpation, un leurre pour lui-même. Hitler se fait passer pour un grand peintre et obtient les grâces de Wetti Hörl, à qui il fait d'outrageuses avances afin de masquer sa crainte des femmes, son dégoût fae aux choses de l'amour .Elle sera son faire valoir. S'affirme un sentiment en lui, "il se sentait pur, puritain, germanique" et tout autant persuadé de son talent copie des modèles et crée de petits tableaux qu'il vend à l'avenant, jusqu'à se croire reconnu par ce truand de Fritz Walter . Chez Wetti il entre dans le cercle des lecteurs d'Ostara et pourtant ne se reonnait pas dans ces écrits, "A la lecture d'Ostara, il avait fait plus qu'éprouver ce mépris du racisme ensiegné par les siens, il avait ressenti de l'indignation.Il se sentait personnellement visé par les violences de Liebenfels :les blonds supérieurs aux bruns ! Alors il fallait qu'Hitler aussi subît une vsectomie et fut déporté on ne sait où...Quel dangereux tissus d'insanités!". Mais la supercherie n'a qu'un temps et Wetti découvre son stratagème, ses imitations. Seul refuge : le foyer pour hommes, "Hitler, lui, arrîmé à ses rêves, bien installé dans ses habitudes, menant une vie bourgeoise dans un hopice pour pauvres, allait y demeurer quatre ans". C'est alors qua la guerre éclate...

Anéantissement pour Adolf H qui voit ses amis mourir et subit de plein fouet cette violence en laquelle il ne se reconnait pas, c'est une rvélation pour Hitler. "La guerre allait tout niveler par le bas. ils n'étaient plus que de la chair (...)Pire qu'une déception la guerre devenait pour eux ( les artistes) une trahison", "Hitler se trouvait à Munich et il se voulait allemand. même si ses parents avaient fait l'erreur d'être autrichiens et de le faire naître en Autriche, Hitler savait qu'il était allemand. C'était la seule naissance acceptable, noble, digne de lui". Hitler découvre alors un nouveau monde, des amitiés totales, sans concession, tout ce qu'il cherchait jusqu'alors, "On l'accepta sans une seconde d'hésitation (...) On but, on dit sa haine de l'ennemi". La guerre les transforme tous deux. Adolf H, grièvement blessé, doit la vie à une soeur qui lui inculque l'amour, celui que l'on peut trouver en Dieu même si Adolf H n'y croit pas alors. Grâce à cela il sortira de la guerre meurtri mais vivant et ne cessera jamais d'entretenir cette amitié troublante avec soeur Lucie. Pour Hitler, il ne fallait "pas moins que la guerre pour sortir de sa solitude rageuse (...) alimenter son idéalisme" et être reconnu pour ses talent d'organisateur, de leader dans la guerre. La guerre finie, il se découvre alors des talents d'orateur mais comprends peu à peu qu'il excelle sur les sujets qui le passionnent et par lesquels il peut mener les hommes. Car lui a échappé à la mort à plusieurs reprises et est persuadé qu'On lui destine un chemin d'importance, une mission. Une révélation: "Nous avons perdu la guerre à cause des Juifs. Comment ne m'en suis-je pas rendu compte plus tôt ?" et peu à peu la folie des grandeurs que l'on connait, jusqu'au final qu'il veut aussi maitriser.

Adolf H , sauvé, connaitra l'amour, la passion, la reconnaissance dans sa vie d'artiste car parviendra à s'affirmer et à transcender cette guerre dans son art. Sa vie, faite de souffrances et de déceptions mais aussi de beaucoup d'amour lui permettra de s'accomplir. pas de seconde guerre mondiale dans sa vie puisqu'il n'est pas celui qui l'a voulue ...

Alors revient la question qui sous tend le roman : et si tout cela s'était réellement passé ainsi ?

En vrac et au fil des pages : c'est peu dire que ce roman est envoûtant et questionne, bien longtemps après sa lecture. Le dossier final permet d'en comprendre l'écriture. Eric Emmanuel Schmitt revient en effet sur des mois de labeur, entre crainte et exaltation, critiques et encouragements pour un roman qui ne va pas de soi.

Comment décrire ce qu'aurait été Hitler s'il avait été valorisé, reconnu à sa juste valeur ? Comment ne pas réduire cette perception de l'homme à cela  car, si l' on ne peut occulter l'enfance difficile d'Hitler et les circonstances qui l'ont influencé, on ne peut non plus affirmer que cela aurait changé la face du monde. toutefois je trouve intéressant de se pencher sur le problème et de s'interroger, à la manière d'un philosophe, et si ...

Le roman est bien entendu extrêmement documenté et l'on sera peut-être surpris d'y apprendre qu'Hitler avait, dans sa jeunesse, des amis juifs et que cette haine ne lui est venue que bien plus tard, que rien n'avait germé dans son esprit durant son adolescence mais que c'est l'homme qui a fomenté tout ce que l'on sait à des fins purement égoistes.

Alors, évidemment on en vient à le plaindre et le lecteur peut se demander s'il doit culpabiliser pour cela. mais Adolf H , son double, est là pour nous rappeler qu'il était avant tout un homme et que c'est en tant que tel qu'il a agi. Ne pas le voir comme un surhomme, ou un être hors norme, peut aider à comprendre l'enchainement d'événements, de circonstances qui l'ont mené à une telle folie.

Eric Emmanuel Schmitt s'amuse toutefois à introduire la psychanalyse dans son roman en la personne de Freud mais aussi avec ce médecin qui soigne Hitler par hypnose et se sent par la suite responsable de ce nouveau déchainement de son patient contre l'humanité, persuadé qu'il doit accomplir une grande mission.

Adolf H n'est pas pour autant tout blanc et j'avoue avoir été un peu génée dans ma lecture par la proximité des deux profils au départ. Mais c'est que les deux hommes portent en eux les mêmes souffrances et le même égocentrisme. L'un d'eux parviendra à mener un réel travail sur lui-même afin de se débarrasser de ses démons, l'autre les laissera évoluer et faire de lui un être sans coeur, écoeuré, froid.

Un vingtième siècle sans Hitler ,  il fallait l'écrire ! Mais, avec tout le talent d'Eric Emmanuel Schmitt,  c'est aussi une belle leçon sur la part de l'autre qui sommeille en nous...

Pour en savoir plus sur l'écriture de La Part de l'autre

schmitt ee

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