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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 07:02

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Je t'écris du pont, Joelle Ecormier

Ensemble de six nouvelles, Océans Editions, 2009, Coll. Océan Ados

 

Public : adolescents

Thèmes : suicide, solitude, amour, relations inter-générationnelles,handicap, technologie,art,emprisonnement

Genres : réalisme, fantastique, épistolaire

 

"Je t'écris du pont", première nouvelle : chaque jour Thomas écrit à Nadjwa, "Ma Nadjwa, ma nana". Il lui écrit son amour, le vide de son existence depuis qu'elle a mis fin à ses jours, sa colère face au monde qui continue sa course, sa rage contre une société qui se dit ouverte mais accepte mal la différence. Chaque jour il lui écrit du pont Vinh-san, puis déchire ses mots et les laisse s'envoler. Un pont entre deux êtres, deux âmes, deux religions; un pont comme un passage vers l'âge adulte.

 

Plusieurs thèmes s'entremêlent dans cette nouvelle et s'imbriquent sur fond d'amour interdit entre deux lycéens:

 

Le suicide et le deuil qui s'ensuit : le geste de Nadjwa n'est pas donné dès le départ. la nouvelle, sous forme épistolaire, dévoile peu à peu les circonstances qui l'ont amenée à se suicider.Un amour interdit, une grossesse qui aurait sali l'honneur de sa famille musulmane, il n'en fallait pas plus pour qu'elle entrevoie son geste comme seule alternative. face à ce qu'il n'a pas vu venir, Thomas traverse seul les étapes de l'acceptation: la tristesse, le désarroi, la colère et ne trouve de repos que dans l'écriture puis dans la parole échangée avec Louise. A peine évoqué, le deuil des parents rend perceptible l'amertume de Thomas envers Nadjwa et un geste qu'il ne comprend pas.

 

La solitude et la relation à l'autre : Thomas est seul face à lui-même.Cette solitude est amplifiée par le fait que sa liaison avec Nadjwa n'était connue de personne, "Personne ne devait savoir pour nous deux. Tu l'avais écrit dans ta lettre". A qui se confier dès lors ? La peur de manquer à sa parole en parlant à sa mère, le rejet de Salima (meilleure amie de Nadjwa), la crainte d'un face à face avec la famille de son amie, coupent Thomas du monde qui l'entoure et le poussent à se jeter dans le travail :"(...) je récite mes cours. Toute la nuit. C'est rien qu'un pare-coeur". En même temps, cette solitude permet une prise de conscience et un cheminement vers l'âge adulte.

 

La recherche de l'âme soeur : le thème est décliné de façon originale par le truchement de destins croisés. Joelle Ecormier ne tombe pas dans le pathos lorsqu'elle fait dire à son héros qu'il n'aimera plus jamais de la même façon. Thomas, au fil des pages, se détache de Nadjwa et sait que le temps fait son peuvre. Nadjwa n'était peut-être pas son âme soeur. Alors intervient Louise, comme un message du destin, la moitié qui manquait à Thomas: "Elle est la partie de moi qui n'a pas envie de sauter".

 

La maternité : la nouvelle évoque, sans s'attarder, la maternité précoce des jeunes femmes réunionnaises. La mère de Thomas l'a eu à 17 ans et Nadjwa était encore au lycée lorsqu'elle est tombée enceinte. Aucun jugement n'est porté car c'est un fait qui a toujours existé mais en parler ici rappelle que le problème est devenu majeur tant s'est modifié l'environnement économique, politique et scolaire. Ici la grossesse est évoquée en lien avec la religion de Nadjwa et l'éducation austère de sa famille:" Je suis enceinte (...)Autant écrire: je suis morte". En même temps Thomas regrette son geste et pense qu'un dialogue aurait permis à Nadjwa de vivre.

 

Les ponts : c'est, selon moi, le support le plus intéressant de la nouvelle, par la symbolique qu'il recouvre. Le pont est, à l'origine dans le récit, le lieu de rendez-vous des jeunes amants qui ne veulent pas être vus des adultes. C'est aussi le lieu où Nadjwa a mis fin à ses jours.Pour cette raison, il sera aussi le refuge de Thomas. Mais au-delà de cette fonction il relie deux êtres différents (religion, physique ...). C'est aussi par ce pont qu'arrive le personnage de Louise. Pour aller plus loin, sans doute peut-on y voir le symbole du passage de l'enfance à l'adolescence puis à l'âge adulte.

 

La nouvelle reprend les thèmes chers à l'adolescence. Sa force réside dans sa forme qui donne le ton juste à travers les paroles de Thomas, son ancrage dans le présent de l'écriture, la poésie de certaines images, de certains jeux de mots. Sa faiblesse est peut-être de livrer des attendus: ainsi la révélation finale sur Louise ne serait surprendre tant elle était préparée. Cela reste une jolie lecture, surtout associée aux autres nouvelles.

 

Je ne les commenterai pas toutes mais livre ici un aperçu :

 

"L'Ami de Marco", deuxième nouvelle : à 13 ans, Marco est paraplégique:"Mes jambes sont mes chaines". Il parle au passé de son infirmité et l'on comprend qu'un changement s'est produit dans sa vie. C'est le récit de cette transformation qu'il nous livre dans cette nouvelle qui mêle réflexion sur le handicap, l'amitié et le regard de l'autre . Accompagné de ses parents, Marco de rend à un exposition de peinture et tombe en admiration devant un tableau qu'il baptise aussitôt "Un Ami". Le peintre, Ahel, lui révèle alors que c'est effectivement le véritablement nom du tableau mais refuse de le lui vendre:"on n'achète pas un ami". Non, il le lui offre ! Une fois dans la chambre de Marco, le tableau semble le protéger et veiller sur lui. Notre jeune héros en oublie son handicap. Mais bientôt le portrait prend vie et Un Ami en sort chaque nuit, pour revenir au petit matin. Marco tentera alors tout ce qui est en son pourvoir pour empêcher Un Ami de sortir du tableau, demandant à Ahel de peindre des barreaux . Peu à peu le portrait au regard s'éteint et devient triste, jusqu'au jour où Marco comprend ...

Cette nouvelle est sympathique pour la double lecture qu'elle propose : l'histoire fantastique en elle-même et une reflexion sur l'amitié en filigrane.

 

"Mémé philo", troisième nouvelle : la nouvelle s'ouvre sur l'interview d'une lycéenne par son ami. Elle s'apprête à raconter comment un projet qui lui tenait à coeur a changé le visage de son lycée. Son discours maladroit, empreint d'émotion fait défiler sous les yeux du lecteur les personnages de son histoire vraie : Ariane, lycéenne et amie de la narratrice, un peu déjantée et volontaire et Mémé Philo, sa grand-mère de 102 ans pour qui toutes deux vont se battre. Le projet ? Faire de la cabine téléphonique du lycée une oeuvre d'art et ainsi faire passer un message : " c'est bien la peine d'avoir brisé les chaines de l'esclavage si c'est pour s'en mettre d'autres", tel est le discours de Mémé Philo contre le portable qui prive les gens de ce qu'ils ont de plus précieux :la liberté ! A la fin de la diffusion de ce petit film, la salle se rallume et ...

Je ne vous en dit pas plus. C'est une jolie nouvelle sur la technologie et les racines !

 

"Le cadeau fait à Lancelot", quatrième nouvelle : c'est à la fois la plus poignante et la plus étrange des nouvelles de ce recueil. Après la soirée d'anniversaire de Lancelot, Justine retourne chez lui afin de lui avouer son amour. Durant toute la soirée elle n'a pas osé prononcer ces mots et se résoud à le faire au petit matin. Entrant chez Lancelot elle le découvre, interte, sur le sol. Il respire encore faiblement mais sa pâleur indique déjà que quelquec chose l'a troublé. Près de lui un livre, cadeau de sa mère, attire Justine. Elle le parcours et découvre alors l'écriture de la mère de Lancelot, décrivant la vie de ce dernier jusqu'à ses 18 ans, jusqu'à cette soirée. d'abord émue de découvrir ainsi l'homme qu'elle aime, Justine comprend la valeur magique de l'objet, révélée par ces mots "(...)Lancelot, jour après jour. J'ai fabriqué ton existence ". La raison de ce cadeau est que 18 ans après, la mère de Lancelot s'est décidée à rendre sa liberté à son fils, ce fils qui n'a jamais connu la souffrance et qu'elle a ainsi protégé toute sa vie. Au petit matin, Justine ronocera les mots qu'elle était venue dire à Lancelot.

Je ne vous révèle pas la fin !

 

Babylone, cinquième nouvelle : celle-ci est la plus poétique sans doute. La narratrice, dont on ne connait pas le nom, raconte ses ateliers de lecture/écriture dans la prison de Saint Denis, avec "des gueules cassées, des visages rafistolés,des peaux tatouées, des bras musclés". De ce lieu, elle ne décrit que des bribes ( verrous, grilles, bruits) car ce qui attire son attention est Babylone, baby alone comme il signe ses écrits, qui exerce sur elle une attirance indéfinissable. Elle ne saura rien de sa vie sinon qu'il considère cette prison comme sa maison, lui qui a été abandonné par sa mère. Ces murs sont un refuge et c'est ainsi qu'elle aussi finira par les voir, chaque lundi, à chacune de ses visites, jusqu'au jour où Babylone sera libéré ...

 

Post-scriptum, dernière nouvelle : la plus courte. Sous forme de post scriptum à une lettre écrite à son père, le narratuer énonce tout ce qu'il a oublié de lui dire durant sa vie, les souvenirs, les sentiments, les mots qui font du bien. La nouvelle nous rappelle surtout qu'il faut prononcer ces mots tant que la personne à qui ils sont destinés est là pour les entendre. Pour éviter les regrets.

 

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