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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 22:38

Cette semaine Leiloona nous confie une photo de Julien Ribot pour l'atelier d'écriture. J'avais entendu parler d'une folle histoire qui m'a inspirée pour ces quelques lignes et que je vous invite à retrouver en bas de page. Parfois la réalité dépasse la fiction ...

Les draps frais

Elle avait toujours dans ses poches une drôle de petite pince en bois avec un petit ressort ,et une autre en plastique bleu. Machinalement, elle les touchait parfois, s’arrêtait dans son activité, les yeux dans le vague. Que représentaient pour elle ces petites choses ?

Je me suis alors souvenu du fil tendu dans le jardin de mes grands-parents et sur lequel étaient accrochées les mêmes petites pinces. Je m’était toujours demandé à quoi elles pouvaient servir, mais, surtout, pourquoi maman en gardait précieusement un ou deux dans ses poches.

« Maman, c’est quoi ça ?

  • Une pince à linge mon lapin.
  • A linge ? ça sert à quoi ?
  • C’est pour me souvenir mon garçon, me souvenir de l’absurdité du monde dans lequel nous vivons
  • Raconte-moi maman… »

Elle s’est assise sur le perron, les yeux dans le vague et a évoqué un souvenir totalement irréaliste, absurde. Elle avait raison, c’était absurde.

« Ici aux Etats-Unis, étendre son linge est interdit. On utilise les sèche-linge électriques. Dans certains états, maintenant, on peut pendre son linge dehors. Ils l’ont autorisé depuis … »

Elle s’est tu. Je l’ai laissée un instant se remémorer des souvenirs apparemment douloureux. Elle a repris. Visiblement elle souhaitait prendre un autre chemin avant de plonger dans l’obscurité.

« Je me souviens des draps frais que ma grand-mère séchait à l’air libre, au vent fleuri. Un bien-être indescriptible m’envahissait lorsque je me glissais dans le lit propre ; l’apaisement, la douceur, la sensation d’être au milieu d’un champ. Tout avait le parfum de la nature, de l’herbe, du foin, du soleil et des après-midi sereins.

A plusieurs reprises je les avais entendues, les voisines, avec leur voix de crécelle, leur mauvaise foi :

« C’est interdit Mme X, vous connaissez la loi comme nous tous, pas de linge à l’extérieur ! »

Ils parlaient de pollution visuelle, comme si les draps immaculés ainsi étendus racontaient des nuits d’un érotisme torride, comme si un morceau de tissus pouvait être vulgaire. Maman veillait à ne pas accrocher ses dessous, pourtant affriolants et les chaussettes de papa pendaient au garage. Les jalouses, les garces ! Elles avaient décidé d’aller au bout, de museler, de faire respecter cette loi puritaine stupide. »

Les larmes au bord des cils elle me raconta alors comment un voisin était venu, furieux, déverser sa colère un matin, comment mon grand-père s’était interposé, avait tenté de convaincre celui qui prétendait être gêné par la vision du linge ainsi étalé. « On se croirait dans un quartier populaire ! N’avez-vous donc aucun respect pour les autres et pour vous-même ? Etaler ainsi vos draps, et pourquoi pas vos dessous ? Mais cette fois ça va trop loin. On vous a assez prévenu… ».

Le coup est parti. Stupeur, Effarement, Ridicule de la situation, Peur, Absurdité … Elle n’avait plus de mot et ses yeux étaient posés sur les pinces à linge. J’essayais de mettre bout à bout les éléments glanés de son histoire, de me représenter la scène, de comprendre. Alors, sans un mot, maman a séché ses larmes, est entrée au garage, en a sorti un bobine de fil, l’a étirée entre le prunier et le cerisier et a accroché les petites pinces. J’ai vu l’ombre furtive d’un sourire sur ses lèvres. Quelques minutes plus tard le drap étendu flottait au vent. Le claquement du tissu, les jeux d’ombre des branches derrière cet écran naturel, le vol d’un moineau, le ballet des bourdons. Cinéma en plein air.

Personne n’est sorti, personne n’a crié.

J’ai attendu avec impatience le moment de me glisser dans ces draps gorgés de soleil, parfumés aux quatre vents, libre de s’étirer.

Mon douloureux héritage. Ma petite madeleine.

……………………………………………………

Une histoire inspirée d’une folle réalité !

http://blogs.rue89.nouvelobs.com/american-ecolo/2009/11/04/aux-etats-unis-la-bataille-de-la-pince-a-linge-a-commence

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Published by unchocolatdansmonroman - dans atelier d'écriture
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commentaires

Piplo 22/04/2015 16:47

J'adore cette photo. Ton texte m'a surpris tant elle évoquait autre chose chez moi. Un beau texte choco!

nathchoco 22/04/2015 18:39

mouhaha et oui, derrière les draps ... ;)

Estellecalim 20/04/2015 09:43

Mais c'est fou cette histoire ! Je ne savais pas et c'est tellement absurde (l'interdiction et le meurtre). Je m'en vais mettre mes draps à sécher dehors avec cette histoire en tête, histoire que tu as magnifiquement traduit en mots !

nathchoco 20/04/2015 11:02

merci estelle, les bras m'en tombaient aussi en la lisant et , tu vois, les témoignages concordent pour dire que cela peut arriver chez nous !

jacou 16/04/2015 19:04

Cette dictature du politiquement "chicos", me rappelle ce qui était imposé dans les divers appartements où j'ai vécu sur la Côte d'Azur. Là aussi, il ne fallait pas que le linge soit vu de la rue, il ne fallait pas que la couleur du parasol soit différente de celle des stores, cela faisait désordre et nuisait au look "grand standing", qui en mettait plein la vue et coûtait fort cher.En lisant ton texte, tout cela est remonté à la surface.

nathchoco 17/04/2015 05:09

c'est incroyable jusqu'où on peut aller, je ne savais pas cela

kentin spark 14/04/2015 23:14

La sensibilité des mots utilisés d'un souvenir, nous donne ce texte. Bravo

nathchoco 17/04/2015 05:09

merci beaucoup Kentin

Albertine 14/04/2015 16:55

Autre petit bonheur ! J'ai enfin récupéré le livre à la poste de Lannion ! Merci encore !

nathchoco 15/04/2015 03:07

yesss !

Vudemeslunettes 14/04/2015 14:59

Comm un souvenir raconté avec beaucoup de sensibilité ... bravo :)

nathchoco 14/04/2015 15:30

merci ;)

Anariel 13/04/2015 22:16

Je vois que cette photo vous a inspirée une nostalgie proche de la mienne, très joli texte !

nathchoco 14/04/2015 04:30

j'airai te lire ce soir, là je pars au boulot ! merci de ton passage

Cléo 13/04/2015 21:32

Une bien jolie histoire. C'est vrai que le linge séché dehors sent très bon.

nathchoco 14/04/2015 04:30

oui cela me rappelle mon enfance, va savoir pourquoi

sabine 13/04/2015 14:46

La dictature du linge dans tous ses états. C'est vraiment bien trouvé. J'aime bien le mélange des registres aussi. Mon mari détestait cette pollution visuelle, je me suis convertie au sèche linge, vraiment top!

nathchoco 14/04/2015 04:29

pas possible ! hihi ! Moi ça ne me gène pas car cela me rappelle l'Italie, j'adore !

monesille 13/04/2015 10:48

Mais pas besoin d'aller si loin, le maire de Beziers à interdit l'étendage de linge aux fenêtres dans sa ville pas plus tard que l'an dernier, sous prétexte que cela faisait populaire !
Le plaisir des draps frais, et en plus un si joli spectacle !
Bises

nathchoco 13/04/2015 10:52

ah bien tu vois je ne savais pas, vraiment n'importe quoi !

Aufildesplumes 13/04/2015 10:32

Et bien j'ai appris quelque chose aujourd'hui. Un texte émouvant et qui reflète bien comme l'être humain peut être absurde.

nathchoco 13/04/2015 10:52

c'est ça tout à fait absurde !

Albertine 13/04/2015 09:53

L'humain a des ressources inépuisables de bêtises ! Se priver du plaisir du linge qui sèche au dehors et engrange chaleur et lumière, quelle absurdité ! Tu évoques très bien le plaisir de se glisser dans des draps qui ont séché à l'air libre. C'est un des "bonheurs" de l'été ;-) !

nathchoco 13/04/2015 10:52

et oui un petit bonheur !

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