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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 05:10
Et ils apprirent à penser ...

J'ai écrit ce billet voilà quelques temps, pensant le corriger et le publier plus tard. A l'heure où un crime abject endeuille la France je me dis que nos jeunes doivent apprendre à penser pour comprendre ce qui se passe et ne pas regarder tout cela passivement...

 

 

Refus d'apprendre, de comprendre, laxisme, manque de motivation sont autant de maux que nous ne savons comment traiter tant nous sommes démunis face aux nouvelles générations de collégiens qui entrent en nos murs.

Nos murs : l'école, le collège, le lycée.

Mes murs : ma classe dans laquelle j'accueille des collégiens de 11 à 15 ans.

Suite à une travail avec un poète réunionnais ( merci Teddy Iafare Gangama) des mots sont posés sur cet espace : prison, enfermement. Les bras m'en tombent. Nous évoluons dans un des plus grands collège de l'ile, arboré, possédant un jardin de lecture, un terrain de sport, un CDI bondé à chaque heure, autant d'espaces de tranquillité.

La prison n'est pas là. Je comprends peu à peu qu'elle est dans leur tête. La prison est ce qui les enferme dans un lieu qu'ils ne comprennent pas, ne veulent pas apprendre à aimer, un lieu qui les oblige à se discipliner, qui leur demande un effort, une ouverture sur d'autres domaines, un lieu qui les dérange.

J'accepte le travail qui va suivre car je veux savoir, je veux comprendre. Ce n'est pas facile, ça bloque. Ils n'ont pas les mots. D'où vient cette incapacité à dire ce qu'ils ressentent ? Le manque de vocabulaire se fait cruellement sentir mais aussi l'impossibilité de mener une réflexion à son terme. Le débat avorte.

Alors on compare avec la vraie prison, on met nos élèves en contact avec des détenus : correspondance, début de compréhension.

Vous croyez vivre dans un collège-prison mais savez-vous ce qu'est une prison ?

On modère, on parle de lassitude, de manque d'envie. Et puis, et puis, les grands mots arrivent:

 

"X : Ouais mais de toutes façons ça sert à rien d'apprendre vu qu'on finira au chômage.

- Ah bon ? Qui vous a dit cela ? Pensez-vous réellement que tous les étudiants diplômés finissent au chômage ? Et si cela servait à quelque chose, ce serait quoi pour vous ? Imaginez un instant que plus personne n'apprenne .

- ...

- Alors plus personne ne serait capable de raisonner, des hommes plus habiles, aux capacités oratoires remarquables pourraient nous faire gober n'importe quoi et nous amener n'importe où n'est ce pas ?

- Y :Vous parlez de politique ? La politique ça sert à rien, tous des nuls qui se battent, on comprend rien !

- X :ouais c'est pour les intellos la politique

- ah, les intellos ? Vous voulez dire les gens qui savent penser, réfléchir... apprendre ? Pourquoi ne seriez-vous pas de ceux-là ?

- X :c'est pas de notre âge. nous on est jeune, on n'a pas envie de travailler. Ce qui nous intéresse c'est la musique, la fête, les amis, c'est normal à notre âge. On gâche notre jeunesse en venant à l'école apprendre des trucs qui servent à rien.

- Mais qui dit que cela ne sert à rien ?

- Ben par exemple ça sert à quoi l'Histoire ? Le français ? on le parle le français, pas besoin de venir l'apprendre ! puis l'Histoire c'est passé alors pourquoi on doit l'apprendre par coeur ? Puis c'est chiant ! "

 

Je dois dire que ce discours est récurrent dans mon métier. Il est amplifié ici, à la Réunion, par le phénomène insulaire qui fait que la majorité des jeunes ne veulent pas quitter l'ile, savent qu'ils trouveront malgré tout un emploi et qu'ils auront une vie, même si ce n'est pas celle qu'ils auraient aimée dans l'absolu. On n'y pense pas, on se laisse porter.

 

Je reprends les propos d'une collègue agrégée Sophie Guézennec -Brest (Finistère)

"Aujourd’hui, je le répète, la mesure du « talent » et du « mérite », c’est l’argent. Comment, dans ces conditions, les enfants peuvent-ils désirer apprendre pour se cultiver, pour se donner les moyens de réfléchir par eux-mêmes, pour s’émanciper ? Alors que partout, et d’abord au sein des familles, on leur répète que l’école sert à avoir des diplômes pour travailler et gagner de l’argent, le plus possible, ou pire, en ces temps de chômage massif où l’on ne croit plus que l’école puisse permettre de s’élever socialement, que les diplômes ne servent à rien ? Mais une telle vision peut se comprendre, puisqu’en effet aujourd’hui l’école fabrique des inégalités ! Nous aurons beau, dans ces conditions, plaider la cause du plaisir d’apprendre, de la recherche désintéressée, de l’ouverture d’esprit, de la beauté de la littérature et de l’Art, nous serons nous, enseignants, d’emblée mis en porte à faux, méprisés même, face au discours dominant qui encense des « talents » mesurés à l’aune de l’argent qu’ils rapportent ou de la gloire médiatique qu’ils confèrent.

Le constat que je fais ici pourra apparaître comme pessimiste à certains, et bien amer, puisqu’il remet en cause la capacité de l’école à transformer seule la société. En réalité, il s’agit plutôt d’un appel à nos représentants politiques et plus largement à l’ensemble de la société : nous ne pouvons rien sans vous, car comme le dit un proverbe africain, il faut tout un village pour éduquer un enfant. Alors cessons d’écorner encore et encore l’image des enseignants, d’en faire les boucs émissaires faciles de l’échec scolaire, et réfléchissons ensemble à ce que nous voulons pour nos enfants : une école utilitariste, soumise aux impératifs d’une certaine économie, ou bien une école véritablement émancipatrice cultivant le plaisir de la découverte et du savoir ?"

 

Non je ne pleure pas sur la cause enseignante. je voudrais juste que ceux qui passent par ici réflechissent à ce que nous vivons, arrêtent les clichés : c'est la faute à l'école ( comme si nous disions, c'est la faute aux familles !). Apprendre à nos jeunes à penser, c'est l'affaire de tous.

Alors, oui, je pense que la philosophie doit entrer au collège, que des modules de méthodologie des apprentissages doivent être mis en place, que des débats doivent être organisés, encadrés et guidés régulièrement au sein de l'école pour ouvrir et éveiller les esprits, qu'un travail sur et avec la presse est nécessaire pour éduquer nos jeunes aux medias et faire d'eux des citoyens responsables. Il est vital de rétablir les connaissances comme point d'appui de tout le reste, fondement, base des apprentissages et de la construction du jeune . Rétablir le goût de l'effort , l'investissement de l'élève dans son cursus, me semble fondamental. Mais, au risque d'aller trop loin pour certains, je pense aussi qu'un travail doit être fait auprès et au sein des familles . Nous entendons trop de parents justifier les résultats de leur enfant par le fait que telle matière ne sert à rien, n'apprend rien de concret ( aaaaaah le concret ! ) .Ouverture au monde, compréhension des enjeux nationaux, régionaux et locaux et psychologie de l'adolescent , en vrac et il en manque, devraient être au programme d'une école des parents.

 

Je vous entends lorsque vous me dites qu'ils sont jeunes et que vous me demandez comment nous étions à l'époque. Je suis bien désolée de répondre que nous respections l'enseignant et que même si les méthodes n'étaient pas toujours adaptées on nous donnait les moyens de développer notre pensée. Les savoirs étaient assis, les connaissances étaient là. 

Je vous entends lorsque vous me dites qu'il ne faut pas les brusquer, que tout à changé, que l'adolescent aujourd'hui est attiré par les images. C'est là que je m'insurge contre ceux qui fabriquent nos programmes, si éloignés des réalités du terrain. Aujourd'hui la plupart de nos jeunes imitent, reproduisent ce qu'ils voient et entendent. Je m'en rends compte chaque jour dans leurs écrits, dans leurs propos. Le débat tourne court, la reflexion, l'imagination même. Un enfant de 6° capable d'inventer une histoire n'en a plus la capacité en 4°. l a perdu la spontaneité mais surtout la faculté de sortir de son univers, de prendre plaisir à cela. Le superficiel domine en toute chose. Comment les amener à dépasser cela ? C'est un combat quotidien.

Alors je lance un appel, aux familles, aux politiques : aidez-nous ! Aidez-nous et vous aiderez vos jeunes à appréhender la société dans laquelle ils vivent, à ne pas la regarder comme on regarde un film ( et même cela leur apprendrait beaucoup pour ne plus être passifs), parlez-leur, ne les laissez pas s'engluer dans une distance qu'ils éprouvent déjà par le virtuel, ramenez-les vers les choses vraies, palpables. Concepteurs de programmes : cessez de vouloir bannir le fond au profit d'une forme qui s'effrite dès qu'on la touche. Les compétences oui et encore ou,i mais pas au détriment des connaissances pures. Réapprenez-leur le goût ( la nécessité !) de l'effort. Les choses ne se donnent pas, il faut creuser, piocher, trouver, comprendre. Et cela commence dès le plus jeune âge.

Cette année en 5° mes élèves ne savent pas qui étaient les chevaliers de la table ronde, l'un d'eux m'a fait un exposé sur "Merlin le chanteur", il ne se passe pas un jour sans qu'ils demandent à quoi sert tout cela, ils semblent s'intéresser à ce que je leur montre mais manquent cruellement de vocabulaire, ne savent pas lire correctement et encore moins comprendre véritablement ce qu'ils lisent. La lecture les ennuies parce qu'éprouvante pour eux, trop difficile, "c'est trop long madame", les journaux ne les intéressent pas. Mais une de mes classes de 6° a repris le journal du collège, s'est intéressé à Malala, a construit de beaux articles avec énormément de temps et de patience. La relecture les a ennuyés, ils n'en voyaient pas l'intérêt puisqu'ils avaient déjà écrit.

De temps en temps l'un d'eux nous renvoie l'espoir que les choses pourraient changer. une frange de la population le peut évidemment, parce que suivie, parce que les familles s'intéressent à ce que nous faisons dans les classes. Mais pour moi les citoyens de demain ne seront pas capables de comprendre et de transformer la société si l'on ne réagit pas vite, très vite.

 

Puis quand je suis grincheuse comme ça je pense à Charb :

 «  Surtout, restez des lecteurs ! La presse papier est dans un état lamentable. Les journaux sont devenus des produits de luxe en voie de disparition. Alors oui, continuez à lire la presse et des revues !  » Charb

A méditer...

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Published by unchocolatdansmonroman - dans "La prof a dit ..."
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commentaires

Elsinka 10/01/2015 16:45

J'ai juste envie de te remercier pour ton article. :)

nathchoco 10/01/2015 18:52

alors tu te reconnais aussi dans ces situations ? Merci de ton commentaire ;)

Pour satisfaire mon appétit, j'associe lecture et gourmandise : un chocolat dans mon roman, le tendre et le croquant, saveurs littéraires et culinaires. Ici on parle de l'art sous toutes ses formes : écriture, peinture, sculpture, écriture, musique, photographie, gastronomie, cinéma ...

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